Vendredi 13 novembre 2009
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1. Carrefour «J’ai raté ma vie» : rebelote
Samedi 7 novembre 2009. Il est environ 23 heures lorsque la nuit a étendu son épais manteau noir sur la ville de Douala. Le «Carrefour J’ai
raté ma vie» devenu «Place Nelson Mandela» situé à la sortie Est de la capitale économique, grouille de monde. Des «bends skineurs» alignés sur une bonne marge de la
chaussée devisent quand ils ne hèlent pas les clients dans un tintamarre assourdissant qu’entretiennent les barrissements des klaxons, les ronflements des moteurs et autres sonorités torrides que
crachent des disqueries. Les bars et autres bistrots «Grand bateau», «Flotambo», «Espoir 2000», «Grand trésorier», «Jardin public», «Le Zénith» ne désemplissent pas. Devant
ces coins de détente et de relaxation, s’affairent des jeunes gens derrière des barbecues. Les brochettes de bœuf, de porc, des morceaux de poulet, du poisson (bar et maquereaux) et autres
crustacés sont passés sur le gril. La fumée qui dégage de cette activité ne décourage pas cependant les tenanciers qui se jouent des coudes.
A l’intérieur des terrasses bondées, on sirote. On devise. On grignote. De temps en temps, on se trémousse au rythme des tubes de l’heure. Longue Longue avec son bouillant «kirikou est tout
petit comme ça, mais il est fort…» ravi la vedette. L’extase est au rendez-vous. L’hilarité, au sommet. Dans cette ambiance proche d’un capharnaüm, des jeunes filles sanglées dans des tenues
osées passent à l’abordage. Ici les «Dvd», entendez dos et ventre dehors, sont prisées. Devant les très célèbres Neptune bar et le Complexe Metro, dont les portes sont
verrouillées, ces belles de nuit aguichent des mâles et leur proposent des services. «1000F, on va couper», «mon chéri, le plaisir à 2000F», «bébé, coup pressé à 1500F»
serinent-elles lorsque vous arpentez un sombre couloir dit «Couloir de la mort» lequel débouche sur le sentier à ciel ouvert de la luxure, de la prostitution. Par endroit, on s’amourache
sans coup férir. Même le regard d’autrui ne constitue aucunement une gêne face au combat pour la survie…
C’est que les mœurs n’ont pas bougé d’un iota au «Carrefour J’ai raté ma vie», même s’il a été rebaptisé «Place Nelson Mandela». Un nom de baptême encore peu connu des usagers
et des populations. «Nous ne sommes pas au courant de la nouvelle appellation. Place Nelson Mandela, c’est pour le gouvernement, nous sommes à l’aise avec J’ai raté ma vie, parce qu’il s’agit
d’un repère connu» affirme un taximan. Toutefois, pour nombre de personnes qui arrondissent leurs fins de semaines à travers diverses activités les unes, un tantinet légales et les autres,
un coup immoral, dans ce point de la ville, cette nouvelle donne est assimilable à une hérésie. Tenez. «Cet endroit me permet de nourrir mes 2 enfants. Je crois qu’au lieu de J’ai raté ma vie
ou place Nelson Mandela, on aurait pu dire Place de la vie» déclare une prostituée appelée dans cette arène de la débauche «attaquante». En tout cas, l’on a beau ergoter sur les
appellations, il reste que «J’ai raté ma vie» ou «Place Nelson Mandela» est fidèle à ses usages. Alcoolisme, prostitution, brigandage et toutes les autres déviances y sont
toujours d’actualité. Comme quoi, les habitudes ont la peau dure, malgré la campagne d’assainissement de la morale publique entreprise par le numéro 1 du département du Wouri.
2. Carrefour «Sans caleçon» : comme à l’accoutumée
Les habitués du bistrot «Sans caleçon» situé à Bépanda, dans l’arrondissement de Douala cinquième, ont sûrement remarqué que leur bar a changé d’appellation. C’est que sur une enseigne
fixée au fronton de cette buvette le substantif «Caleçon» a été gommé. L’on y lit «Alimentation Sans». Pour la petite histoire, les mentions collées à l’enseigne de ce bar
qui a emprunté son nom à une chanson populaire de l’artiste camerounais Isidore Tamo, ont finalement été utilisées par les populations pour désigner tout un carrefour. Ainsi naît l’appellation
«Carrefour Sans caleçon». Le sous-préfet de Douala Ve a instruit le tenancier de ce bar de changer cette enseigne. C’est sur ces entrefaites que la plaque indicative a subi un inélégant
travail de gommage.
Les riverains des deux rues adjacentes conduisant vers la boulangerie de la paix où est implanté le désormais bar «Alimentation Sans» n’ont pas exclu de leur vocabulaire la défunte
dénomination. Pour beaucoup le «Carrefour Sans caleçon» est un repère connu des usagers et par conséquent la nouvelle appellation pourrait plutôt déstabiliser pour ne pas dire
désorienter. «Tout le monde sait que notre carrefour s’appelle carrefour Sans caleçon. Ce n’est pas sur un coup de tête que cela va changer. Quand les gens prennent le taxi ou la moto
pour ici, c’est le nom carrefour sans caleçon que l’on donne. Si cela change, les gens vont se perdre» affirme une habitante du coin.
En cette fin d’après du dimanche 8 novembre 2009, le bar «Alimentation Sans», situé au rez de chaussée d’un immeuble R+1 ne désemplit pas. Autour des tables, des disciples de Bacchus
sont affalés devant des tonnelets de bière. Ils devisent sans discontinuer. Au menu des causeries, le commentaire passionné des actions chaudes d’un match du Calcio (championnat d’Italie) que
diffuse en direct une chaîne de télévision. Au même moment, des sonorités torrides crépitent des gigantesques baffles encastrés sur un pan de mur. Une maman, la cinquantaine dépassée,
tenancière d’un restaurant de fortune qui jouxte l’entrée du bar, s’active à servir des clients qui aussitôt satisfaits se taillent une place sur une terrasse bondée. Plusieurs variétés de
viande, de poissons et des légumes sont au menu. On se gave à bouche déployée. Des impatients n’hésitent pas à grommeler leur colère. Les plus exigeants tancent la tenancière appelée
affectueusement «Mama». C’est dans ce décor que l’alcool coule à flot. Ainsi va la vie au Carrefour … «Sans caleçon» !
3. «Rond point 4e» : Eboa Lotin renaît
Ni les interminables pluies de ce mois de novembre, ni le ballet incessant des automobilistes avec leur cortège de jérémiades et le concerto de klaxon, n’émoussent en rien l’ardeur des ouvriers
commis pour aménager l’espace résiduel du «Rond point quatrième» Cet espace situé en contrebas du commissariat de sécurité publique du quatrième arrondissement en face du marché Sandaga
et à un jet de pierre du Rond point Deido ressemble à une ruche. Des maçons sous une pluie battante s’activent à élever un mur de soutènement. De grosses pierres sont regroupées à côté
de plusieurs tas de sable que côtoie le béton que de jeunes manœuvres actionnent.
Selon les desiderata de la commission chargée du chantier de dénomination des places et rues dans la ville de Douala, c’est ici que sortira des terres, tel un champignon, un monument aux visages
de feu Eboa Lotin, une icône de la musique camerounaise, un porte étendard d’un makossa léché et un artiste aux talents immenses. C’est qu’Eboa Lotin, dont la voix s’est éteinte il y a 12 ans,
n’était pas uniquement un chanteur. Il était aussi un sculpteur au doigté hors pair; un poète dont la verve n’avait d’égal que sa volubilité; un ébéniste aux prouesses techniques insoupçonnables.
En reconnaissance à l’ensemble de l’œuvre de cette grosse pointure de la culture camerounaise, il était temps qu’une statue aux traits d’Eboa Lotin soit érigée. Aux grands hommes, la patrie
reconnaissante. Même à titre posthume!
mis en ligne:NGATSI PATRICK NZOZANG